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La Montagne aux étoiles by Camille Gandilhon Gens d'Armes
La Montagne aux étoiles by Camille Gandilhon Gens d'Armes
La Montagne aux étoiles
by Camille Gandilhon Gens d'Armes
C'était un soir pourpre et puissant, herculéen. J'étais assis, mon sac et mon fusil à terre, Au bord vertigineux d'un rocher solitaire. J'attendais que la nuit vînt essuyer le sang Solaire qui baignait les crêtes du Volcan : L'austère Chavaroche à la cime pelée, Le Puy Mary qui tient l'éventail des vallées, Bataillouze, l'Elancèze, le Puy Griou, Aride, comme un roc, et pointu, comme un clou, Peyrarche formidable, avec sa double corne, Et le Plomb, lourd colosse, éternellement morne. Comme un monstre longtemps couché dans sa torpeur, La Montagne, aspirant les premières fraîcheurs Nocturnes, secouait les obsédantes flèches Dont l'implacable jour irrita sa peau rèche. L'ombre, immense marée, inondait les vallons. Des nuages montaient du tragique horizon, Comme si le Soleil étreint par les ténèbres Avait lâché là-bas ce vol d'oiseaux funèbres. Ils accouraient, chassés par les souffles du soir ; Et le cirque béant, crénelé de rocs noirs, Devint cette sinistre et gigantesque bouche Par où, loin de nos yeux, la Montagne farouche, Lasse du ciel muet, lasse du Temps qui fuit, Baille effroyablement son éternel ennui. Du cœur mystérieux des profondes vallées Des rumeurs m'arrivaient, indécises, voilées : Long cri d'appel, hélant quelque berger lointain, Sourds meuglements des parcs, tintements argentins Des clochettes au cou des vaches suspendues, Bêlements convulsifs d'une chèvre perdue... Brusquement, près de moi, croulèrent des cailloux ; Je tressaillis : descends ; c'est l'heure où le hibou Hulule au bord des bois... Les rochers immobiles Dressaient de toutes parts des visages hostiles. Dans l'ombre où tournoyaient les caprices du vent, Couraient, puis s'arrêtaient les voix, des bruits vivants... Chuchotis, longs sanglots, cris grêles... Par saccades La Montagne laissait bavarder ses cascades. Seule enfin, loin du rire insultant du Soleil, Loin des hommes, des cauchemars de son sommeil, Elle se délaissait dans la nuit fraternelle. Des souffles caresseurs effleuraient ses airelles ; De sublimes sapins frémissaient à son flanc ; Par jets brusques grondait le fracas des torrents, Cris de sourde colère échappés de ses gouffres. On entend, dans la nuit, tant de choses qui souffrent : Murmure des forêts, frêle rumeur des eaux, Voix des arbres, voix des buissons, voix des ruisseaux, Déchirement du vent qui s'accroche aux bruyères, Ames qui rôdent sur les plateaux solitaires... Les nuages s'étaient dispersés ou fondus. Les sens troublés, l'esprit étrangement tendu, J'écoutais... Et voici que du vaste puits d'ombre Où s'engouffrent les ans et les siècles sans nombre Une voix s'échappa, faite de tous ces bruits, S'élargit en clameur jusqu'à remplir la nuit Et me pénétra l'âme et me glaça les moëlles : La Montagne contait son histoire aux étoiles. « Oh ! ma jeunesse ! Unique et fabuleux récif Trouant de pics altiers l'Océan primitif, A l'aurore des temps, avant que fussent nées Les Alpes et leurs grandes sœurs, les Pyrénées, J'étais ici. La Terre, en un brusque sursaut, La Terre à qui voulaient d'universelles eaux Imposer l'absolu de la forme sphérique M'avait cabrée, un soir de fièvre magnétique. J'étais l'effort brûlant de sa jeune vigueur ; J'étais son front, riant au-dessus des vapeurs Qui montaient de la mer sourdement bouillonnante. Le feu, le sang de la Terre, enflait ma veine ardente Et jaillissait au ciel en panaches d'orgueil. Que m'importaient les flots que brisaient mes écueils ? Mes nocturnes flambeaux, couronnant des pilastres, Enfumaient ces déserts où cheminent les astres. Et mes jours se passaient à lancer au soleil Des rocs durs ou poreux, striés d'éclats vermeils, Qui tombaient dans la mer hurlante et déchaînée. Cette fête dura quelque cent mille années. Puis mon orgueil fléchit, fatigué d'être seul. Je m'étendis sous un silencieux linceul Et je dormis longtemps... Mais le cœur de la Terre, D'un battement profond, plus fort que le tonnerre, Me redressa soudain. Et, sous le ciel béant, Je vis monter, là-bas, du fond de l'Océan, Des roches en monceaux, hautaines, forcenées... C'étaient les Alpes et c'étaient les Pyrénées. Des rivales ? Ma taille aussitôt se haussa ; Et l'orgueil de mon sang, brusqué, recommença La grande fête des orages volcaniques. Les Alpes se doraient sous mes pics pyrénéens. Ces monts mort-nés, face à ma Vie, ils n'étaient rien. Moi, j'étais jeune encore et fougueuse. Ma force Fermentait sourdement, puis crevait mon écorce, Ecrasant dans ses plis des lambeaux de forêts. J'éclatais en volcans somptueux qui duraient Des siècles. J'allumais de titaniques forges D'où la lave coulait jusqu'au fond de mes gorges. Le bruit de mes marteaux résonnait dans les cieux. Bien des mille ans encore, ce furent là mes jeux. Mais Mont Dore et Cantal, pour être magnifiques, Ne s'en usaient pas moins à ces jeux telluriques. Si je garde l'orgueil de ces temps reculés, La force qui dressa mes larges flancs brûlés Dut parfois s'assoupir en mes vastes entrailles. La mer qui flagellait les rocs de mes murailles Apaisait, pour un temps, ses assauts furibonds, Et reculait, craintive, aux lointains horizons. Alors, vers moi, couvrant mes pentes asservies, Montait l'invasion splendide de la Vie. Alors mes flancs, mes pieds, tout le jeune univers Se vêtait d'un manteau frissonnant d'arbres verts ; Palmiers géants, buissons en fleurs, souples lianes, Bananiers, caralpas, rosiers, bambous, platanes, Forêts de vie ardente au soleil éclatant, Jardins verts et dorés où passait, effrayant, Le miracle sans nom des êtres qui marchaient, Mastodontes, dinothériums ! Ils mâchaient Les pousses au sommet des arbres. O printemps Par moi précipités dans le gouffre des temps ! Mais je vieillis et mon ardeur diminuée Bientôt n'écarta plus les énormes nuées Qui, le ventre gonflé des eaux de l'Océan, Venaient les dégorger sur ma tête, à torrents. L'implacable courroux de la pluie éternelle Fondit sur moi. La pluie horrible ! Ce fut elle Dont l'innombrable dent, au cours des longues nuits, Rongea ma chair et fit de moi ce que je suis. Moi, qui soufflais le feu dans l'air sec et splendide, Je connus l'eau croupie et les brumes humides. J'eus froid ; je m'engourdis dans les mains de l'hiver ; Son accablant linceul couvrit mon manteau vert. Il écrasa mes os sous les glaciers du pôle. Ma tête lentement entra dans mes épaules. Je fléchissais, je m'effondrais ; affront amer, Je sentis sur mes pieds brisés monter la mer. Mille ans ainsi, mille ans encore, puis la joie De sentir s'alléger le fardeau qui me broie. La chaleur de la Terre et l'ardeur du Soleil M'éveillèrent enfin des glaces du sommeil. Malgré que j'eusse au front l'insulte des années, J'étais puissante encor. Mes pentes décharnées Portaient superbement le velours des forêts. Je rejetai la mer au loin et les marais. Mes arbres de jadis avaient fui vers ces plaines Plus chaudes ; mais j'avais des sapins et des chênes. Les animaux géants qu'avaient connus mes rocs N'étaient plus ; mais j'avais les cerfs et les aurochs ; J'avais - pour le malheur de mes vieilles années - Celui dont j'ignorais alors les destinées... O fils ingrat de mes maternelles forêts ! L'être dernier venu, l'Homme à qui j'inspirai Un peu de l'énergie altière de mon âme. Ses yeux brusques brillaient d'une subtile flamme. Il était faible et pourtant fort, rusé, puissant. Il avait le secret du feu. J'ai cru longtemps Qu'un dieu vivait en lui. Comme je vous regrette, O rudes habitants de mes sombres retraites ! Vous qui suiviez ingénuement mes durs conseils : Soyez l'arbre qui veut dépasser ses pareils ; Ayez la force, ayez l'élan, l'orgueil des chênes ; Méprisez ce qui vit lâchement dans les plaines. Chasseurs, guerriers, pasteurs, hommes des anciens jours, Ils avaient pour les monts un instinctif amour ; Car la vie est un mont dont la mort est le faîte. Sérénité lointaine et grave de leurs fêtes ! Prêtres du gui sacré debout au fond des bois ! L'élan religieux des bras nus et des voix Se mêlait à l'essor des arbres millénaires L'homme s'harmonisait aux gestes de la terre. O mes forêts, ô mes forêts, suprême orgueil ! Qu'ils étaient beaux ceux qui, là-bas, sur votre seuil, Cherchant le droit chemin pour gagner l'Aquitaine, Sur mes chauves sommets traçaient les voies romaines ! Ils marchaient d'un pas sûr, le chef casqué de fer, Au-dessus des sapins mouvants comme la mer. Ces hommes-là, loin de troubler ma quiétude, Animaient noblement mes vastes solitudes. Ils passèrent. J'en regardai d'autres grandir. Ne prenant à leurs jeux ni peine ni plaisir, Tolérant des haillons à ma robe ondulée, Je leur abandonnai le fond de mes vallées. Mais voici que bientôt je les aimai. Car ceux Qui se serraient plus forts, plus fiers, plus courageux Se haussèrent, ainsi que se haussent les chênes, Laissant au troupeau dru des buissons qui les gênent Le suffisant orgueil d'être leur piédestal. Je ne méprisait point le peuple féodal ; Car ces nains-là montraient des tendances sublimes. Loin de me reprocher la hauteur de mes cimes, Ils trouvèrent trop bas mes rocs et mes coteaux Et se mirent à les couronner de châteaux. Après châteaux ! Elans effrénés de tourelles ! Donjons dominateurs que l'ouragan harcèle ! Navires de basalte ancrés sur l'océan Des bois sombres qu'emplit le fracas des torrents : Apchon, Dienne, Chastel, Saillans, Lastic, Alleuze, Salers, dure cité, sentinelle ombrageuse, Carlat prodigieux avec ses trente tours, L'indomptable Murat, perché comme un vautour, Anjony, Montaigu, Miremont et Mardogne, Léotoing qui sur des abîmes se renfrogne, Et là-bas, aux lointains d'où monte le soleil, Murols et Tournoël, au donjon sans pareil, Nonette, Usson, Vodable, Ybois, d'autres encore, Noirs créneaux dentelant la rougeur des aurores. Jamais je n'avais vu, jamais je ne verrai Plus beaux gestes d'orgueil jaillir de mes forêts. Ainsi traînait sur moi, changeante et monotone, Parmi les blancs hivers et les pourpres automnes Et les printemps fleuris et les étés vermeils La chaîne d'ombre et d'or des nuits et des soleils.🏁
Submitted by laimargue - 06/07/2026
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